J’aime les trains. J’aime prendre le train. Etre à l’abri derrière la vitre du train. Sur la vitre du train. Sur la vitre du train, les douleurs s’écrasent. Et ça fait comme un amas de couleurs. Les douleurs écrasées sur la vitre des trains, eh bien ça fait surgir des couleurs irréelles. C’est pour cela et pour bien d’autres choses (encore plus complexes, encore plus tordues, encore plus scabreuses) que j’aime tant les trains.
Mais il y a quelque chose qui me déplait. Dans les trains. Quelque chose me déplait. Bien que je les aime. J’aime les trains. Pourtant. Pourtant. Quelque chose me déplait. Surtout quand je fais le trajet entre Louvain-la-Neuve et Liège. Généralement. Déjà. Ca me déplait. Habituellement. Mais aussi. Exceptionnellement entre Louvain-la-Neuve et Liège. Ce qui me déplait tant c’est l’interdiction de fumer. La prohibition de la cigarette. Le bannissement de la volute. Surtout quand je suis stressé. Quand par exemple, j’ai un rendez-vous. Oui, un rendez-vous. Un rendez-vous amoureux ou professionnel. Légal ou illégal. Quand par exemple, cela m’arrive d’avoir ce genre de rendez-vous, eh bien, eh bien, je suis stressé. Alors je stresse dans le train, eh oui ! Et j’ai envie d’en griller une. Mais dans le train je ne peux pas. Même en entrouvrant la petite lucarne qui est (souvent) coincée. Même en ouvrant la lucarne, on ne peut pas fumer dans les trains. Même quand on n’est pas stressé, on ne peut pas.
Et si. Et si on allait fumer dans les toilettes qui sentent les toilettes des trains ou la voisine du dessus qui sent comme les toilettes des trains. Oui. Oui ! OUI ! On va aller fumer des les toilettes du train. Enfin… ça c’est l’idée de départ. La théorie, en quelque sorte. Parce que si l’on allait vraiment fumer dans les toilettes du train, on encourrait des risques socialement intenables. Comme par exemple le risque que le contrôleur s’en aperçoive avant que l’on soit arrivé à Liège ou ailleurs. Auquel cas, je l’imagine courir, le contrôleur, dans les couloirs du train, devenir tout rouge, rugissant et bouillonnant, humant les voyageurs pour essayer de savoir qui a fumé dans les toilettes du train et qui, par là-même, a gâché l’odeur des toilettes du train. Parce qu’il faut bien se rendre compte d’une chose : les contrôleurs tiennent à ce que les toilettes du train sentent perpétuellement l’odeur des toilettes du train ou l’odeur de la voisine du dessus. C’est trop risqué. C’est trop de pression. Et en plus, on est déjà stressé.
Et puis. Et puis en plus. Aller fumer dans les toilettes des trains est déjà en soi quelque chose de trop dangereux. Même si il n’y avait pas de contrôleur ou si celui-ci avait déjà bu son litre de rouge. Il faut s’avoir (entre parenthèses) que sur la ligne Leuven – L.L.N. sévit un contrôleur complètement mort-torché-bourré-défracté-débranlé à partir de onze heures du mat’ et que j’adore être dans le train quand il est là parce que je me dis qu’avec lui comme contrôleur, je pourrais aller fumer dans les toilettes du train sans craindre sa fureur tant il est mort-torché-bourré-défracté-débranlé à chaque fois. Mais. Mais je ne le fais pas. Je ne vais jamais fumer ma clope dans les toilettes du train même lorsque ce contrôleur-poivrot est en charge du train dans lequel je voudrais fumer ma clope dans les toilettes du train. Tout cela justement à cause de l’odeur des toilettes du train. De tous les trains. Ceux qui vont à Liège comme ceux qui vont à Charleroi-Sud et même ceux qui vont à Anvers-Central. Question de prévention : il est important de rappeler que le tabac, la nicotine et les additifs présents dans la cigarette ne deviennent nocifs qu’en état de combustion, c’est-à-dire lorsque la cigarette est allumée. J’ajouterais quand même que je doute fort qu’il soit très bon pour la santé de les manger ou de se les insinuer par un orifice telle que l’oreille (ou autre). La combustion de la cigarette et ses composants merveilleusement toxiques déclenche l’apparition de magnifiques volutes bleutées qui n’est rien d’autre que de la fumée de cigarette. Le problème c’est que toute fumée provoque, à long terme (Dieu merci !), la venue d’un sacré problème de santé, à savoir, le cancer. Mais là n’est pas la question et puis le cancer n’est qu’une théorie fumeuse inventée par des gens jalousant la fortune des fabricants de cigarettes. Il a été prouvé que dans une infimité de cas, un arrêt cardiaque soudain est constaté chez une personne venant de fumer une cigarette même s’il s’agit de la première cigarette de sa journée ou même de toute son existence. Et là où je veux en venir, c’est que je suis conscient de cela. Je sais tout cela. Je l’ai appris. On me l’a dit. J’en ai rit mais je sais que cela est vrai. Mais même… Ce n’est pas pour cela que je n’irai pas fumer dans les toilettes du train. Si je ne vais jamais fumer dans les toilettes du train, je l’ai dit plus haut, c’est à cause de l’odeur des toilettes du train qui sentent comme les toilettes des trains et comme la voisine du dessus. Si une cigarette ou sa combustion peuvent tuer instantanément (je le répète, c’est rare mais cela arrive) quelque chose en moi me dit que l’addition du tabac, de la nicotine, des divers goudrons, de l’azote, du sucre, de la cannelle (si, si, je vous jure !) contenus dans la cigarette ainsi que l’odeur des toilettes du train plus le stress que je ressens quand j’ai rendez-vous à Liège ou ailleurs, eh bien tout cela est très dangereux. Je pense, oui je pense que je pourrais y rester. Et je veux pas crever. Enfin, si, dans l’absolu, si mais pas dans les toilettes du train qui sentent les toilettes du train ou comme la voisine du dessus.
Comme je l’ai dit, j’aime les trains. On apprend plein de choses sur la vie dans le train. Sur une banquette longue, on peut caser trois personnes en moyenne. Sur les courtes, deux. Les banquettes vont par deux. Deux paires de longues, six personnes ; deux paires de courtes, quatre. Il existe deux subtilités. Près d’une porte donnant sur la plate-forme, la double paire de longues est amputée d’une place (cinq personnes) et derrière la cabine du conducteur, à l’avant ou l’arrière du train, on ne peut y mettre qu’une banquette courte (deux personnes). Avant, il y a avait un siège individuel près de la porte, dans la partie longue du wagon. Ce siège se rabattait comme au théâtre ou au cinéma. Et il y avait deux sièges individuels près des portes de sorties du train, sur la plate-forme. Mais je n’ai plus vu ces trains depuis longtemps. Evidement, il existe encore des modèles de trains plus anciens comme les trains à deux étages ou les trains où les premières classes sont biens moins confortables que les secondes classes des trains actuels et je n’ose imaginer la déception du gars qui se paye le luxe de la première classe, parce qu’il vient de passer une journée de merde et qu’il veut être seul, et qui doit prendre l’un de ces vieux trains. Et puis il y a les trains internationaux comme le Thalys et l’Eurostar qui sont chouettes parce que ils sont dotés d’un bar même si des prix prohibitifs y sont pratiqués. Ça a quelque chose de classe d’aller au bar du train, comme dans les vieux films avec Bernard Blier. Quand je suis au bar du Thalys, je pense souvent à Bernard Blier. Comme on ne peut toujours pas y fumer…
Puis, il y a un truc que j’aime vraiment beaucoup dans le train. Entre les deux paires de banquettes évoquées plus haut, il y a la tablette fixée sous la fenêtre. J’adore cette tablette aux couleurs criardes. J’en entends qui disent toujours que les années 80 sont mortes, eh bien ceux-là n’ont jamais pris le train. Donc, j’adore cette tablette. Une fois sur quatre, en moyenne, je l’utilise pour écrire des poèmes commerciaux qui plaisent aux filles et une fois sur dix, elle me sert à poser le papier enveloppant mon sandwich car j’aime bien manger mon sandwich dans le train. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est m’approprier la tablette quoiqu’il arrive. Quand je monte à Limal dans le direct pour Louvain-la-Neuve, je sais pertinemment que les trois-quart des gens descendront à Ottignies et que j’aurai toujours au moins une double paire de banquettes longues pour moi tout seul. Quand cela arrive, j’étale tout ce que je possède sur la tablette aux couleurs criardes : journal, bloc notes, bic, paquet de cigarettes, briquet, lunettes, bouteille d’eau, etc. de sorte que tout l’espace de la tablette soit recouvert par mes effets personnels ce qui fait que la tablette aux couleurs criardes m’appartient à moi seul entre Ottignies et Louvain-la-Neuve. Petit à petit, le train s’emplit des voyageurs venant de Charleroi, Namur et Bruxelles. La double paire de banquettes longues est maintenant occupée mais la tablette m’appartient intégralement. Je domine. Je suis bien. Je respire profondément et j’oublie mon envie de cigarette.