Mercredi 24 septembre 2008
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Comment Ian a rencontré Clara
L’amphithéâtre était clairsemé. Il est vrai que le premier semestre touchait à sa fin et les étudiants de première année de médecine
avaient mieux à faire que d’assister au cours d’épistémologie du Professeur Lewin. Charles Lewin était un vieux scientifique ayant connu une carrière mineure dans les mathématiques. Pour une
raison que ses collègues ne s’étaient jamais expliquée, Lewin a passé la majeure partie de son temps à étudier ce que d’aucun qualifiait d’ « astuce mathématique pour étudiant en mal de
travail ». En effet, Lewin se bornait à choisir une fraction entre zéro et un pour ensuite la multiplier par deux. Ceci fait, il ôtait au résultat obtenu sa partie entière (celle à gauche de
la virgule) et recommençait l’opération. Le nombre d’itérations successives étaient impressionnant. Ainsi, Charles Lewin acquit, au fil du temps, une réputation de doux-dingue. Ses collègues,
tellement imbus d’eux-mêmes et tellement prompts à juger hâtivement les travaux des autres scientifiques ne prirent jamais le temps de lui demander ce qu’il percevait dans ce jeu mathématique à
l’apparence simple. Ce que voyait Lewin, c’était en fait le fondement de nombreux systèmes physiques. Les physiciens ne prenaient jamais la peine de regarder plus loin que les lois déjà édictées.
Ils y croyaient tellement que jamais ils n’auraient gaspillé leur précieux temps à les vérifier. Or, Lewin, lui, les vérifiait, inlassablement. Lorsqu’un poste de professeur à la
nouvelle université du Wyoming s’était présenté, Lewin avait sauté sur l’occasion : il éveillerait les étudiants au réflexe de la vérification, il tenterait de faire d’eux des scientifiques
qui ne seraient pas de parfaits rationalistes. L’épistémologie serait un cours parfait, il enseignerait les théories de Thomas S. Kuhn sur la méthode scientifique et les changements de
paradigmes. Il ferait des étudiants, des jeunes gens à la tête bien faite plutôt que bien pleine…
Mais tous ces rêves s’étaient révélés être vains et la majorités des étudiants n’assistaient pas à ses cours, jugés inintéressants
dans un cursus de futur médecin. Tout au plus, jetaient-ils un œil au syllabus la veille de l’examen ou le matin même… Lewin ne leur en voulaient pas, on leur avait appris à ne pas penser par
eux-mêmes : comment aurait-il pu désamorcer ce processus intégré dès l’entrée à l’école élémentaire ? Néanmoins, il avait fini de se tracasser pour ceux qui ne venaient jamais assister
à son exposé. Il préférait nettement plus s’intéresser à ceux qui étaient présents. Et à la jolie jeune fille brune aux grands yeux clairs qui levait son doigt au dernier rang…
¾ Oui, mademoiselle ?
¾ Excusez moi mais je ne suis pas vraiment d’accord avec ce que vous dites… Si
l’on devait tout remettre en question à chaque fois, nous devrions récuser la terminologie et les enseignements élémentaires qui nous permettent un diagnostic de ce dont souffre le patient. C’est
impossible.
¾ Je comprends votre désarroi mademoiselle. Mademoiselle ?
¾ Oppenheim. Clara
Oppenheim.
¾ Je comprends votre désarroi mademoiselle Oppenheim mais je ne
vous demande nullement de ne pas user de votre savoir qui, je n’en doute pas une seconde, ira grandissant. Non, tout ce que je vous demande, via ce cours, est de ne jamais renoncer à la liberté
d’interroger les fondements de votre science, de votre discipline. Si vous prenez le temps d’user de cette liberté, vous ferez de moi un vieil homme heureux. Ceci nous amène à la fin de cette
heure de cours, n’hésitez pas à revenir la prochaine fois, tout aussi nombreux je l’espère.
Un rire gêné parcouru l’amphithéâtre suite au trait d’humour du vieux scientifique. Ian Van der Pol regarda sa montre : 10h15.
Lewin avait décidé d’en terminer beaucoup plus tôt et le prochain cours ne débuterait que dans quarante-cinq minutes. Faire un aller-retour jusqu’à son studio ne servirait à rien et Ian décida
d’aller chercher un café au distributeur de la faculté. Ian descendit la longue allée centrale de l’amphithéâtre, perdu dans ses pensées. Il sentait que ce n’était pas pour lui. Les études de
médecine ne lui convenaient pas. Il échouerait certainement. Au fond, il l’avait toujours su. La médecine était le rêve de ses parents, pas le sien. Mais comme il n’avait jamais rêvé de rien de
précis, il avait fait sien l’espoir parental et s’était inscrit à la Bean Town University. Qu’allait-il bien pouvoir faire de sa vie ?
Machinalement, il inséra des pièces dans la machine et appuya sur un bouton. La machine émit un bruit d’essoreuse et un petit gobelet
apparu. Lentement, le café s’écoula. Ian prit le récipient et l’inspecta. Il s’était trompé… Il le voulait noir et pourtant ce café était un macchiato. « Et merde… »
¾ Il n’est pas bon ?
Ian se retourna. La jeune fille qui avait pris la parole au cours d’épistémologie se tenait derrière lui. La première chose qui marqua
Ian c’était la beauté simple de cette fille. Elle portait une paire de jeans et un pull jaune. Ses yeux étaient gris clairs et profonds et ses cheveux mi-longs étaient bruns et ondulés, comme
ceux des danseuses Andalouses. Elle lui souriait.
¾ Si, si… Il l’est sûrement mais je voulais juste un café noir.
¾ Un café noir pour des idées noires, dit-elle en souriant de plus
belle.
¾ On peut dire ça…
¾ Ca arrive. Dis, je me disais que j’aurais bien envie d’une glace avant le
prochain cours, ça te tente ?
¾ Ca pourrait être sympa. Toujours mieux qu’un macchiato.
¾ On y va alors ? Au fait, moi c’est Clara.
¾ Enchanté. Ian.
Ian
ne savait toujours pas ce qu’il allait faire de sa vie. Mais ce genre d’interrogation attendrait certainement le lendemain. Il quitta la faculté de médecine en compagnie de Clara en faisant bien
attention à lui tenir la porte quand ils sortirent. Il était 10h25 et le soleil resplendissait sur Bean Town.